


LETTRE DE ANNIE ERNAUX
J’ai regardé le film de Judith Godrèche avec une émotion très vive et d’une nature particulière. Comme si mon livre trouvait là sa réalisation. Je veux dire ne cessait pas d’être la mise au jour par des mots de ce qui a bouleversé ma vie à 18 ans et en même temps était devenu, grâce au film, quelque chose de plus vaste, général, une histoire, une mémoire de fille. Tout est autre par rapport à la réalité du souvenir et tout est semblable. Comme dans le livre, je pourrais dire de celle qui m’incarne à l’écran - Tess Barthélemy, admirable – « elle est moi, je suis elle ». Avide de liberté mais désarçonnée, gauche, dans un milieu de jeunes nouveau pour elle et subissant dans la stupeur un premier rapport sexuel violent.
Après avoir lu le scénario, j’avais écrit à Judith Godrèche que j’avais trouvé en celui-ci une fidélité intérieure. Ce qui me frappe aussi, en voyant le film, c’est sa subtilité et sa délicatesse. Tout voyeurisme est écarté et il n’y a pas davantage de démonstration. Judith Godrèche ne démontre rien. Elle déroule ce que devient l’existence d’une fille après, dans sa tête et son corps, dans son rapport aux autres, à l’image d’elle-même, à la vision d’un avenir qu’on ne désire plus. Ce ravagement informe que la lecture du
Deuxième sexe, un jour, est venu éclairer.